BRUXELLES — L’Union européenne devrait obliger les géants de la tech à investir dans l’approvisionnement en énergie propre afin de répondre aux besoins croissants en électricité de leurs centres de données, a estimé auprès de POLITICO la vice-présidente exécutive de la Commission européenne chargée de la Transition propre, juste et compétitive. Teresa Ribera a averti que les infrastructures très gourmandes en électricité qui alimentent l’intelligence artificielle mettent de plus en plus à rude épreuve les réseaux électriques, entraînant une concurrence acharnée pour l’énergie et risquant de faire grimper les factures. En 2022, alors que nous cherchions à déterminer comment passer à une énergie entièrement électrique et propre, nous n’avions pas prévu une telle augmentation supplémentaire de la demande en électricité [...] et quelle que soit la rapidité avec laquelle nous planifions les réseaux et les nouvelles capacités d’énergie verte, la demande augmente à un rythme effréné.
Cela crée donc certaines tensions.” Selon l’Espagnole, les gouvernements ont trois options : ne rien faire et prendre le risque de voir s’aggraver les tensions économiques et sociales parce que “les prix ne cessent d’augmenter” en raison de la hausse de la demande ; imposer un moratoire sur la construction de centres de données, comme c’est le cas dans certaines régions des Etats-Unis ; ou obliger les opérateurs à produire leur propre énergie. Selon elle, les géants de la tech ont les moyens d’envisager cette troisième option. On peut donc, pour parler sans détour, leur demander d’investir dans ce dont elles pourraient avoir besoin et de veiller à ce que cela évite de nouveaux conflits avec les populations locales”, a-t-elle défendu lors de l’interview.
Lorsqu’on lui a demandé si l’UE devrait obliger les Big Tech à financer eux-mêmes leur approvisionnement en énergie propre, Teresa Ribera a répondu : “Je pense que nous devrions le faire.” Ces déclarations interviennent alors que la Commission continue de travailler à l’élaboration de nouvelles normes d’efficacité énergétique pour les datacenters. Le commissaire européen à l’Energie, Dan Jørgensen, avait insisté fin mai sur le fait que les entreprises souhaitant construire des centres de données en Europe devaient s’engager à respecter les objectifs climatiques et énergétiques du continent. A l’inverse, le président de l’European Data Centre Association (EDCA), Lex Coors, s’est inscrit en faux en juin, déclarant à POLITICO que l’Europe devait donner la priorité à l’intelligence artificielle plutôt qu’à ses ambitions climatiques immédiates, sous peine de céder sa souveraineté technologique à la Chine.
Reste que les gouvernements européens se démènent aussi pour gérer la forte hausse de la demande énergétique des infrastructures d’IA et éviter une augmentation des émissions de gaz à effet de serre due à leur consommation d’énergie. A la fin de l’année dernière, l’Irlande a levé le moratoire sur les nouvelles constructions, à condition que les nouveaux datacenters disposent sur place de sources d’énergies renouvelables pour s’alimenter. Teresa Ribera a évoqué un projet de décret dévoilé le mois dernier par le gouvernement espagnol, qui imposerait aux centres de données de s’approvisionner à hauteur de 80% en électricité provenant d’installations éoliennes et solaires récentes, soit via une production sur site, soit en signant des contrats d’achat d’électricité à long terme (PPA) issue exclusivement d’énergies renouvelables.
Mais elle a averti que ces PPA risquent de créer des tensions avec les autres consommateurs : “Si ces datacenters [...] signent des PPA avec des fournisseurs d’électricité, cette [énergie] constitue leur principale matière première et ils peuvent payer des prix plus élevés que ceux que notre industrie de base électro-intensive est en mesure de payer.” Et l’Espagnole d’ajouter : “Le développement de nouvelles capacités de production d’électricité prend du temps. Cela pourrait donc avoir des répercussions non seulement en matière de durabilité, si cela [entraînait], par exemple, un retard dans la sortie progressive du charbon, mais aussi en matière de concurrence équitable ou de compétitivité pour nos industries lors de la production de biens.” Compte tenu du développement rapide de l’IA et du nombre de centres de données cherchant à se raccorder au réseau en Europe, les autorités doivent agir rapidement pour mettre en place une réglementation, a plaidé Teresa Ribera. On ne parle pas de décennies, et probablement même pas d’années.” Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
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